
Les écoles religieuses traditionnelles ont toujours occupé une place centrale dans les sociétés islamiques, en tant que creuset de l'identité religieuse et linguistique, et espace de formation des érudits et d'enracinement des valeurs. Dans ce contexte, la Mahdhra mauritanienne a constitué un modèle unique connue pour son autonomie, sa rigueur scientifique, sa simplicité de vie et son lien organique avec la société.
Cependant, cette image, malgré sa force symbolique, fait aujourd'hui l'objet d'un questionnement sérieux dans un contexte de transformations profondes affectant la structure fonctionnelle et éthique de la Mahdhra. Ce questionnement s'impose avec une plus grande acuité en considération de la répétition d'incidents de décès d'enfants au sein de certaines Mahdhras ou dans leur environnement, dans des circonstances non directement liées au processus éducatif. Ces faits, quelles que soient leurs circonstances, ne peuvent être considérés comme des événements isolés, car ils touchent au cœur de la relation entre l'institution éducative et ceux qui sont sous sa garde. La question centrale émerge alors : la responsabilité de la Mahdhra se limite-t-elle à l'enseignement des textes théologiques et à la mémorisation du Coran, ou s'étend-elle à la protection de la vie humaine, la préservation de la dignité de l'enfant et la garantie de sa sécurité physique et de son équilibre psychologique ?
Cette question est inséparable du contexte social général dans lequel la Mahdhra opère aujourd'hui. Les transformations affectant la structure de la famille et de la société - telles que la désagrégation familiale, la pauvreté et la fragilisation des valeurs - ont imposé de nouvelles charges à des institutions qui n'étaient pas conçues à l'origine pour assumer des rôles complexes dépassant l'enseignement. Ainsi, certaines Mahdhras se sont trouvées, de facto et non par intention, être des espaces combinant éducation, prise en charge et contrôle social, sans disposer des cadres juridiques ou des moyens humains suffisants pour ce rôle.
Dans ce contexte, des pratiques inacceptables moralement et religieusement ont été observées, allant de la négligence sanitaire aux violences physiques et aux conditions de vie difficiles, parfois justifiées au nom de "l'éducation" ou des "traditions". Cependant, de telles justifications ne résistent pas au principe qu'il ne saurait y avoir d'éducation sans sécurité, ni de savoir construit sur la violation de la dignité de l'enfant ou sur la mise en danger de sa vie.
Le problème s'est aggravé avec la transformation structurelle qu'a connue la Mahdhra au cours des dernières décennies, lorsqu'elle est passée, dans de nombreux cas, d'un espace basé sur la solidarité et l'ascétisme à une institution rémunérée. Ce n'est pas la rémunération en soi qui est condamnable, car l'enseignant est le plus méritant de son salaire, mais le danger réside dans la dissociation entre la rémunération et la responsabilité, et dans l'absence d'organisation et de redevabilité. Les questions de prise en charge et de sécurité sont alors laissées à l'appréciation individuelle, et le symbolisme religieux est parfois exploité pour faire taire les critiques ou reporter les réformes.
Dans ce contexte dysfonctionnel, certaines Mahdhras se sont transformées en une sorte de décharge sociale non déclarée pour les enfants de familles incapables d'élever leurs enfants, ou de familles disloquées par le divorce ou la pauvreté. Dans de nombreux cas, l'envoi d'un enfant à la Mahdhra n'est pas un choix éducatif conscient, mais une solution de secours pour se délester du fardeau de l'éducation, et un transfert de responsabilité de la famille vers une institution éducative qui ne dispose pas des outils d'une prise en charge globale.
Ainsi, l'enfant arrive à la Mahdhra, souvent déjà chargé d'un manque antérieur, pour se retrouver dans un espace qui manque, dans certaines de ses manifestations, des conditions minimales de protection psychologique et physique. La Mahdhra se transforme alors, à son insu, d'un refuge du savoir en un prolongement d'une chaîne de négligence sociale, devenant à la fois victime de l'échec de la famille et de la société, et contribuant en même temps à reproduire cet échec.
Cette critique ne vise pas la Mahdhra en tant que patrimoine ou symbole, et ne nie pas son apport historique au service de la science et de la connaissance. Mais elle refuse de transformer l'histoire en une immunité éthique empêchant toute mise en question. Les institutions ne se mesurent pas par leur passé, mais par leur capacité à protéger l'humain dans le présent. Il n'y a aucun sens à une éducation - qu'elle soit religieuse ou séculière - si elle n'est pas sûre, bienveillante et respectueuse de la dignité de l'enfant.
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