Entre prétention et médiocrité, un malaise culturel béant/El Wely Sidi Heiba

أربعاء, 13/05/2026 - 12:13

Il est impensable qu’un pays évolue normalement sans une assise culturelle dynamique et une présence active dans le concert des nations. La culture n’est ni un luxe ni un simple ornement symbolique : elle constitue le socle de la conscience collective, le moteur de la créativité et l’expression vivante d’une société capable de produire, de penser et de dialoguer avec le monde. Or, en Mauritanie, malgré un héritage historique prestigieux et une mémoire savante longtemps célébrée, la réalité culturelle contemporaine peine à dépasser les discours d’autosatisfaction. Entre politiques culturelles balbutiantes, faiblesse de la production intellectuelle et domination des apparences sur l’exigence créatrice, le pays semble prisonnier d’un paradoxe inquiétant : celui d’une prétention culturelle nourrie par le passé, mais difficilement soutenue par les œuvres conséquentes du présent.

La scène culturelle mauritanienne se trouve aujourd’hui enfermée dans une contradiction profonde marquée d’un côté, par une prétention intellectuelle omniprésente, entretenue par le souvenir glorieux d’un passé savant et, de l’autre, par une réalité marquée par la faiblesse de la production, l’absence de politiques ambitieuses et une médiocrité devenue presque structurelle. Entre l’orgueil de l’héritage et la pauvreté de la création contemporaine, le fossé ne cesse inexorablement de se creuser.

Il est incontestable que la Mauritanie possède une histoire intellectuelle prestigieuse, forgée au fil des siècles par les mahadras qui ont formé des générations de savants, de juristes et de poètes. Des oulémas intrépides ont traversé le désert, par vagues successives, vers le Maroc, le Hedjaz, l’Égypte ou encore le Soudan, afin d’enseigner, d’apprendre et de transmettre le savoir. Cette mémoire collective demeure aujourd’hui une source légitime de fierté nationale.

Mais la difficulté apparaît lorsque cette grandeur héritée se transforme en substitut à l’effort présent tant il est incontestable que le prestige des ancêtres ne saurait, indéfiniment, dissimuler les insuffisances de la production intellectuelle contemporaine. Une nation ne peut vivre uniquement du rayonnement de son passé si elle ne produit, n’innove et ne contribue pas à son époque.

Cette prétention culturelle s’exprime souvent dans les discours, les salons et les cérémonies officielles, où l’on célèbre volontiers une prétendue exception intellectuelle mauritanienne, une profondeur culturelle incomparable, une supériorité morale et savante héritée du passé. Pourtant, lorsqu’on observe la réalité concrète, le constat devient plus difficile et interpelle sur les raisons de l’absence des grandes œuvres littéraires et scientifiques contemporaines capables de rayonner au-delà des frontières, des maisons d’édition solides, des revues intellectuelles influentes, des productions cinématographiques régulières, des scènes théâtrales vivantes, des centres de recherche dynamiques ou des espaces de débat intellectuel libre et exigeant ?

Certes, la médiocrité ne réside pas seulement dans le manque de moyens matériels, mais surtout dans l’absence d’exigence. Une culture vivante se construit par le travail, la critique, la créativité et la confrontation des idées. Or, dans de nombreux espaces culturels mauritaniens, la logique de réseau, de prestige social ou d’allégeance remplace souvent le mérite, et l’on célèbre plus facilement les apparences de l’intellectualisme que l’effort intellectuel lui-même. La parole est valorisée davantage que l’œuvre, et l’image du savant ou de l’artiste compte parfois plus que la qualité réelle de sa production.

Les politiques culturelles portent aussi une lourde responsabilité car trop souvent, la culture est réduite à un outil de représentation officielle ou de folklore identitaire. Les événements organisés manquent de vision à long terme et servent davantage la communication que la construction d’un véritable écosystème culturel. Il existe peu de soutien durable pour les jeunes écrivains, les cinéastes, les dramaturges, les plasticiens ou les chercheurs. Les bibliothèques sont rares ou peu actives, les salles de cinémas inexistantes ou marginales, et les espaces de création demeurent extrêmement limités. Cette situation produit un cercle vicieux, car faute de structures sérieuses, les talents s’épuisent, s’exilent ou renoncent. Et faute d’une production forte, la société se réfugie encore davantage dans la glorification nostalgique du passé où la mémoire devient alors non plus une source d’inspiration, mais un refuge contre l’insuffisance du présent.

Pourtant, la Mauritanie n’est pas dépourvue de ressources culturelles au vu de sa diversité linguistique, ses traditions orales, sa poésie, sa musique, ses récits nomades et son héritage spirituel qui constituent un potentiel immense. Mais ce potentiel ne peut se transformer en force culturelle réelle sans une rupture avec la complaisance actuelle. Il faudrait réhabiliter l’exigence, encourager la lecture, soutenir l’édition, investir dans les arts, ouvrir des espaces de critique libre et surtout accepter la vérité essentielle qu’aucune civilisation ne vit éternellement sur le prestige de ses ancêtres. Une culture qui cesse de produire devient une mémoire figée, et une société qui confond héritage et création finit par transformer la prétention en masque de sa propre impuissance.